Le rétablissement d’un trouble alimentaire n’est pas linéaire : comprendre les rechutes, les retours en arrière et le deuil lié au lâcher-prise

Le rétablissement, les rechutes et ce vieil ami dont on n’arrive pas tout à fait à se détacher

Je discutais récemment avec une cliente qui se sentait découragée par son parcours de rétablissement.

Elle avait rechuté dans certains comportements liés au trouble alimentaire et se montrait extrêmement dure envers elle-même à ce sujet. En l’écoutant parler, je percevais toute la frustration dans sa voix. Elle avait l’impression qu’elle aurait dû avoir davantage progressé à ce stade. Elle se demandait pourquoi, malgré tout ce qu’elle avait appris et tous les progrès qu’elle avait accomplis, elle se sentait encore attirée par quelque chose qui, elle le savait, lui faisait du mal.

C’est un sentiment que j’entends souvent.

Le problème avec l’idée de « combattre » son trouble alimentaire

Beaucoup de personnes entament leur processus de rétablissement avec l’idée que celui-ci devrait prendre la forme d’une rupture nette. Et cette idée leur a souvent été transmise à travers le langage utilisé dans les milieux de rétablissement :

« Cette fois-ci, on va le vaincre. »

« Comment peux-tu remettre en question ces pensées liées au trouble alimentaire ? »

« On va se battre contre ça ensemble. »

Souvent, le discours utilisé dans le processus de rétablissement consiste à décider d’en terminer avec le trouble alimentaire, à s’engager dans le rétablissement et à le laisser progressivement derrière soi. Les gens semblent imaginer que si l’on « se bat » assez fort et que l’on fait « les bons choix », les envies finissent par disparaître, les pensées s’apaisent et le trouble alimentaire devient un souvenir lointain. Et si ce n’est pas le cas, les gens pensent que cela signifie qu’il y a une partie d’eux qui ne « fait pas assez d’efforts ».

En réalité, le rétablissement ne ressemble jamais à ceci. Cette idée selon laquelle une personne peut « se battre » pour s’en sortir engendre souvent un sentiment de responsabilité et une profonde honte chez celles et ceux qui travaillent déjà extrêmement fort pour changer leur relation avec la nourriture et leur corps.

Pourquoi un trouble alimentaire peut ressembler à un vieil ami

Au fil de la conversation avec ma cliente, je me suis surprise à penser à mes vieilles amitiés, et cela m’a semblé être une façon parfaite de décrire un trouble alimentaire. La plupart d’entre nous ont connu ce genre d’amitié au cours de notre vie, nous pouvons donc nous y identifier. Pas une amitié superficielle, mais celle qui s’intègre profondément dans le tissu de votre vie. Un.e ami.e avec qui vous passiez chaque jour au secondaire. Celle/Celui qui savait tout de vous. Celle/Celui que vous appelez quand vous aviez le cœur brisé, quand vous receviez une bonne nouvelle, quand vous ne saviez pas quoi un vendredi soir. Le genre d’ami.e qui était là pendant certaines des années les plus formatrices de votre vie. Cette personne était votre « amie pour la vie » et être à ses côtés vous procurait souvent un sentiment de confiance et de sérénité que vous n’aviez pas sans elle.

Et souvent, ces amitiés prennent fin avec le temps. Quand on repense à ces amitiés des années plus tard, on s’en souvient souvent avec un mélange d’émotions. Il y avait certainement de la joie, mais probablement aussi de la souffrance, et peut-être que certains aspects de cette amitié n’étaient pas sains. Peut-être y avait-il des aspects qui nous ont aidés à traverser des périodes de notre vie qui semblaient insurmontables. Peu importe comment cette amitié s’est terminée ou a évolué, elle comptait et elle était réelle.

Et je pense que c’est quelque chose que l’on oublie souvent quand on parle des troubles alimentaires.

Les troubles alimentaires remplissent souvent une fonction

La plupart des gens ne développent pas un trouble alimentaire parce qu’ils sont vaniteux, superficiels ou qu’ils cherchent à se compliquer la vie. Les troubles alimentaires apparaissent souvent à des moments où les personnes sont en difficulté, submergées, seules, effrayées, déconnectées ou tentent désespérément de faire face à quelque chose qui leur semble plus grand qu’elles.

Le trouble alimentaire remplit une fonction. Pour certaines personnes, il procure un sentiment de contrôle ou engourdit les émotions difficiles. Pour d’autres, il apporte une structure, une certitude, une distraction, un sentiment d’accomplissement, voire un sentiment d’identité.

Cela ne signifie pas que nous célébrons le trouble alimentaire ou que nous ignorons les dommages qu’il cause ; cela signifie simplement que nous reconnaissons que la relation est complexe – un peu comme ce qui vous vient sans doute à l’esprit lorsque vous repensez à ce.tte vieil.le ami.e. C’était VRAIMENT spécial, c’était VRAIMENT unique ET, vous vous rendez peut-être compte que vous avez dépassé cette vieille amitié.

Le lent processus qui consiste à s’éloigner du trouble alimentaire

Peut-être que, au début, vous ne vous rendez même pas compte que cela est en train de se produire. C’est peut-être subtil : vous commencez à vous construire une vie en dehors de cette amitié ; vous vous investissez dans d’autres relations ; vous découvrez de nouvelles façons de faire face ; vous apprenez des choses sur vous-même ; vous commencez à imaginer un avenir qui ne tourne plus tout à fait autour de cette amitié de la même manière.

Et puis, inévitablement, il se passe quelque chose qui vous rend vulnérable. Dans cette [nouvelle] vie que vous vous construisez, vous pouvez vous sentir rejeté·e, submergé·e, épuisé·e (ou tout cela à la fois ?). Ce n’est peut-être pas dramatique, mais il y a des moments dans la vie où l’on peut se sentir plus vulnérable.

Et soudain, vous vous surprenez à vous tourner à nouveau vers cet·te vieil·le ami·e.

Pourquoi les rechutes font partie du processus de rétablissement d’un trouble alimentaire

Je pense que c’est là que tant de personnes prennent peur pendant leur rétablissement. Elles partent du principe que, parce qu’elles se sont senties attirées par le trouble alimentaire, parce qu’elles ont eu des envies, parce qu’elles ont adopté un certain comportement, parce qu’elles ont passé un après-midi à négocier avec elles-mêmes ou à remettre en question leur rétablissement, tous leurs progrès ont en quelque sorte disparu. Elles se souviennent du discours traditionnel selon lequel elles « peuvent lutter contre cette chose » ou « la vaincre ».

Mais si vous vous êtes déjà éloigné d’une vieille amitié, vous savez que ce n’est pas ainsi que fonctionnent les relations. Lorsque vous êtes en train de prendre vos distances avec quelqu’un qui a compté pour vous, vous ne cessez pas nécessairement de l’appeler d’un seul coup : c’est un processus qui peut s’étaler sur plusieurs années. Vous pouvez passer un mois sans vous parler, puis reprendre contact. Vous pouvez vous convaincre que vous avez complètement tourné la page, puis vous rendre compte que cette personne vous manque de manière inattendue. Vous pouvez passer à nouveau du temps ensemble et vous sentir soulagé·e, triste, confus·e, nostalgique, ou tout cela à la fois.

Le chemin vers le rétablissement ressemble souvent étonnamment à cela. Les personnes font un pas vers le rétablissement, puis retournent vers le trouble alimentaire. Puis elles se dirigent à nouveau vers le rétablissement. Puis y retournent encore. Cela ne signifie pas qu’elles s’y prennent mal, qu’elles manquent de motivation ou qu’elles ne souhaitent pas suffisamment aller mieux. C’est en réalité parce qu’elles essaient de se détacher de quelque chose qui est intimement lié à leur vie depuis très longtemps, et ce processus est chaotique, déroutant et compliqué.

Dans mon travail avec mes clients, j’ai constaté que ces moments de « retour en arrière » sont souvent mal compris. Ce qui ressemble à un « revers » vu de l’extérieur fait en réalité partie du processus, et je dirais même que c’est là que se fait le VRAI TRAVAIL : celui qui consiste à accepter de s’éloigner du trouble alimentaire. Lorsque les personnes renouent avec d’anciens comportements au cours de leur rétablissement, elles découvrent souvent quelque chose d’important sur elles-mêmes, sur leur résilience, sur la manière dont le trouble alimentaire leur était utile et sur la façon dont il leur nuit désormais. Ce que les gens découvrent à chaque fois est un peu nouveau et différent.

Le deuil dont on ne parle pas pendant le processus de rétablissement

Parfois, même si le soulagement de revoir ton/ta viel.le ami.e te fait TELLEMENT DE BIEN, te procure un sentiment de sécurité et de familiarité, tu peux aussi te rendre compte que ce n’est tout simplement plus pareil. Le soulagement n’est plus aussi apaisant ; le réconfort n’est plus aussi réconfortant ; les promesses n’ont plus le même impact qu’avant.

Et cette prise de conscience peut être très douloureuse et profondément déstabilisante. Car si le trouble alimentaire ne fonctionne plus comme avant, alors quoi ?

Il y a là du chagrin ; un vrai chagrin. Le chagrin de reconnaître que quelque chose qui t’a aidé à survivre ne correspond plus à la personne que tu es en train de devenir. Le chagrin de réaliser que tu ne peux pas oublier ce que tu sais déjà. Le chagrin d’être pris entre deux mondes : l’ancien qui ne te sert plus autant et le nouveau qui te semble encore incertain.

Je pense que c’est l’un des aspects les moins abordés du processus de rétablissement. On célèbre le fait de lâcher prise, mais on parle peu de la tristesse qui peut l’accompagner. On ne parle pas assez du fait que le rétablissement implique souvent de choisir à plusieurs reprises de s’engager sur la voie du rétablissement tout en faisant le deuil de ce que l’on laisse derrière soi. Et on ne parle certainement pas assez de la normalité de l’hésitation.

En fin de compte, c’est ce que sont de nombreux écarts/« retours en arrière » : des moments d’hésitation. Des moments où une partie de vous se demande si l’ancienne façon de faire pourrait encore fonctionner. Des moments où la vie semble difficile et où vous vous tournez instinctivement vers ce qui vous est familier. Des moments où vous oubliez temporairement pourquoi vous avez commencé à prendre une autre direction. Ces moments n’effacent pas le rétablissement ; ils en font souvent partie intégrante.

À quoi ressemble réellement le rétablissement

En réalité, quand je repense aux parcours de rétablissement dont j’ai été témoin au fil des années, aucune des personnes qui se sont rétablies selon leur propre définition n’a suivi la trajectoire linéaire et sans heurts que l’on imagine souvent. Tous ces parcours sont ponctués de périodes de progression suivies de périodes de lutte. Ils sont parsemés de moments de clarté suivis de moments de doute. Car après tout, n’est-ce pas cela, la vie ?

Il est rare (car je ne veux pas dire « jamais ») que quelqu’un se réveille un jour en se détournant avec assurance de son trouble alimentaire sans jamais regarder en arrière. Le plus souvent, les gens se construisent petit à petit une vie qui prend le pas sur le trouble. Et à un moment donné, presque sans s’en rendre compte, ils remarquent qu’ils en ont de moins en moins besoin. Leur rétablissement ne consistait pas à ne jamais retourner en arrière, à ne jamais lutter, à ne jamais ressentir de manque. Il s’agissait de s’autoriser à y revenir, et à chaque fois, de mieux comprendre ce qu’ils recherchaient réellement.

Et chaque fois qu’ils ont choisi à nouveau le rétablissement, ils ont renforcé quelque chose de nouveau. 

C’est peut-être ça, la guérison. Ce n’est pas une ligne droite qui s’éloigne du trouble alimentaire, ni une décision unique prise une fois pour toutes.

Mais le processus graduel qui consiste à apprendre, encore et encore, que même si cette vieille amitié fera peut-être toujours partie de votre histoire, elle ne décide plus de la suite de cette histoire.

Si vous avez besoin d’aide pour votre trouble alimentaire, prenez rendez-vous ici avec l’un de nos professionnels ici.

Écrit Par

Image de Annyck Besso

Annyck Besso

Diététiste professionnelle et directrice de Sööma

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